Voir les reportages vidéo Photos de l'article Imprimer l'article Accueil Fermer cette fenêtre Voir les reportages vidéo Imprimer l'article Accueil

SUSPENSE PRÉHISTORIQUE HALETANT SOUS L'ABRI DU ROC DE MARSAL

Le Roc de Marsal est connu des paléontologues du monde entier pour être le dernier gisement à avoir livré une sépulture d’enfant néandertalien à l’époque des fouilles menées par Jean Lafille (1953-1971). Un enfant de 3 à 5 ans dont les ossements, grâce aux méthodes de la police criminelle, ont permis une très troublante reconstitution visible au Musée National de la Préhistoire des Eyzies. La campagne de fouilles qui a repris en 2004 a mis en évidence la présence d’une fosse tout près de celle qui livra cette sépulture. Elle est par conséquent examinée avec le plus vif intérêt par les chercheurs. Dennis Sandgathe, docteur en préhistoire venu du Canada (Université Simon Fraser à Burnaby, Colombie Britannique) émet trois hypothèses principales : « Il peut s’agir soit d’un phénomène géologique, soit du résultat de l’activité humaine : une cachette pour la viande, soit d’une sépulture. » Le suspense est donc à son comble parmi les chercheurs. La fosse ne pourra livrer son secret qu’après une prospection extrêmement précautionneuse qui devrait reprendre l’été prochain.


LA FOSSE MYSTÉRIEUSE : SÉPULTURE OU GARDE-MANGER DE L’HOMME DE NEANDERTAL ?

Les chercheurs américains et français qui fouillent depuis trois ans le Roc de Marsal, sur la commune de Campagne, ont exposé lors d’une conférence à l’abri Pataud le 2 août 2005 ce qu’ils en comprennent pour l’instant. Alain Turq, conservateur au Musée National de la Préhistoire, a tout d’abord situé ce site dans son époque : le Moustérien, - 70 000 à – 35 000 ans, inclus dans le Paléolithique moyen, qui doit son nom à une commune de Dordogne, Le Moustier, où les fouilles d’un abri effectuées de 1850 à 1860 ont livré quantité d’objets taillés dans le silex, principalement des racloirs et des pointes.

LE BUISSONNEMENT DU SILEX AU COIN DU FEU

Au Roc de Marsal, l’une des découvertes importantes réside dans la compréhension de la vie des objets elle-même. Alain Turq explique qu’un même silex aura connu des transformations et des déplacements tout au long de sa vie dans les musettes des hommes, devenant un objet de plus en plus petit, de plus en plus coupant. Un biface peut ainsi redevenir un nucléus à façonner, explique Serge Maury, responsable du service d’archéologie de la Dordogne. C’est une sorte de recyclage permanent des objets, ce que les paléontologues appellent le « buissonnement », l’expression d’une vivacité d’esprit, capable de réinventer de nouveaux objets à partir des précédents, retouchés continuellement. Participant à cette campagne de fouilles, le chercheur américain Harold Dibble, professeur d’anthropologie à l’Université de Philadelphie en Pennsylvanie, avoue être bluffé par la vitesse d’adaptation dont ont fait preuve les hommes de Neandertal : « A ce titre on peut même dire qu’ils étaient plus intelligents que nous qui sommes pétris de règles et beaucoup moins libres pour nous adapter aux situations nouvelles. »

L’HOMME DE LA PRÉHISTOIRE, ÉCOLO AVANT L’HEURE

Autre constat frappant : à la base l’homme de Neandertal se sert de ce qu’il a sous les pieds, et cela où qu’il soit. Du silex en Dordogne, du quartz dans les Causses, même si ce dernier est beaucoup plus difficile à débiter. Il ne fait pas forer du pétrole à l’autre bout de la Terre, ne l’achemine pas en pipe line et ne le fait pas transformer dans des usines classées Seveso pour produire ses bouteilles de lait, sa voiture ou sa pompe à vélo. L’homme de Neandertal a simplement tout compris de l’écologie avant même que le terme n’existe (Inventée par le biologiste allemand Ernst Haeckel en 1866, l’écologie étudie les relations des êtres vivants avec leur environnement). Il vit en parfaite harmonie avec son milieu. Il trouve sur place tout ce qui lui est nécessaire, ses prélèvements sont parcimonieux et ne génèrent aucun bouleversement des écosystèmes ou du climat ! Pas de déchets radioactifs pour l’éternité dans ses poubelles… Car comme le rappelle Harold Dibble, dans les grottes, les abris, ce que l’on fouille, afin d’imaginer la vie qu’ils menaient, ce sont bel et bien les poubelles, ce que les hommes ont laissé.

LES AURIGNACIENS AURAIENT PU JOUER DU PIANO, MAIS ON N’A PAS RETROUVÉ DE PIANO

Alors s’est engagé le grand débat sur le langage. La chaîne opératoire du débitage des silex (type Levallois ou type La Ferrassie) extrêmement sophistiquée au Moustérien semble indiquer que la transmission de ce savoir ne pouvait se faire uniquement par gestes mais avait peut-être nécessité l’utilisation de mots. Harold Dibble ne partage pas ce point de vue : « Le langage implique l’utilisation de symboles dont on n’a pas retrouvé de traces au Paléolithique moyen. Il ne faut pas mélanger les capacités et les faits eux-mêmes. Les Aurignaciens auraient pu jouer du piano, mais on n’a pas retrouvé de piano !  » Et voilà ce qu’il y a de magique dans l’étude de cette discipline : la préhistoire, pour autant qu’elle chatouille tous les imaginaires, reste mystérieuse et… imprévisible.

AU MENU : RÔTI DE RENNE ET DE HYÈNE DES CAVERNES

Dans leurs poubelles, donc, on trouve aussi les reliefs de leurs repas qui nous renseignent sur la faune alors avoisinante. Madame Marylène Patou-Mathis, archéozoologue au Muséum National d’Histoire Naturelle, relate ainsi la prédominance de troupeaux de rennes et de bisons mais cite aussi la présence de hyènes des cavernes, de renards vulgaires, de loups et de quelques mustélidés, dans un espace très ouvert de type steppique.

Harold Dibble conclura cet exposé par une touche d’humour dont il a le secret : « On les appelle les hommes des cavernes mais à bien y réfléchir c’est nous qui sommes les véritables « hommes des cavernes ». Nos ancêtres du Paléolithique vivaient bien plus souvent en plein air que nous !  » Et force est de constater qu’il est bien difficile de nous déloger de nos tanières d’hommes modernes. Sauf quand on a, comme cette équipe de chercheurs, la passion d’aller fouiller…

Sophie CATTOIRE

Les fouilles actuelles sont financées par EarthWatch, Leakey Fondation, l’Université de Pennsylvanie, le Service Régional de l’Archéologie, le Conseil Général de la Dordogne, le Musée National de la Préhistoire et le Musée de l’Abri Pataud.

Nous remercions Alain Turq, conservateur au Musée National de Préhistoire des Eyzies de Tayac ainsi que l'ensemble des chercheurs américains en charge des fouilles au Roc de Marsal à Campagne : Harold Dibble, Dennis Sandgathe, Shannon Mac Pherron et Paul Goldberg. Nous remercions également Magen O'Farrell pour la traduction de l'article en anglais.

Copyright (c) Ferrassie-TV 2006 Photos | Sommaire